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IA au travail : performance accrue, risques amplifiés?

Sandra Salvoni, M. Sc., CRHA, vice-présidente et directrice scientifique, inpowr et doctorante en management, Université Laval

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L’intelligence artificielle (IA) transforme rapidement les milieux de travail. Outils d’aide à la décision, automatisation des tâches, assistants numériques et analyse de données à grande échelle redéfinissent la manière dont le travail est organisé, réalisé et supervisé.

Pour les professionnel.les en ressources humaines et en relations industrielles, cette transformation représente à la fois une opportunité d’optimisation et un enjeu de prévention. Si l’IA promet des gains d’efficacité, son intégration modifie aussi des équilibres fondamentaux du travail, notamment la charge de travail, l’autonomie, la récupération et le soutien social.

Les travaux récents convergent vers un constat central : l’IA ne constitue pas un risque psychosocial en soi. Elle agit plutôt comme un amplificateur des conditions de travail existantes (Parker & Grote, 2022). Autrement dit, elle ne crée pas les problèmes, mais peut les intensifier si rien n’est ajusté autour.

Quand le gain devient pression : l’effet rebond

Sur le terrain, les bénéfices attendus s’accompagnent souvent d’un phénomène moins visible : l’effet rebond.

Un outil résume automatiquement les réunions. Résultat? Plus de suivis, plus de traçabilité… et des attentes de réponse plus rapides.

Un assistant de rédaction facilite la production. Résultat? On augmente le volume de livrables, sans revoir les priorités.

Un outil d’aide à la décision structure les analyses. Résultat? Moins de place pour le jugement, plus de standardisation.

Dans chacun de ces cas, le gain existe. Mais il s’accompagne d’une augmentation des attentes, parfois implicite.

Sans ajustement organisationnel, l’IA ne réduit pas la charge. Elle la déplace et l’intensifie.

Une transformation profondément organisationnelle

Les facteurs de risques psychosociaux ne dépendent pas des outils en eux-mêmes, mais de la manière dont le travail est conçu, organisé et encadré. Ils incluent notamment la charge de travail, l’autonomie décisionnelle, la reconnaissance, le soutien social et la clarté des rôles.

Dans un contexte d’intégration de l’IA, plusieurs mécanismes bien documentés se trouvent activés simultanément :

  • Une augmentation des exigences (vitesse, réactivité, volume)
  • Une transformation des ressources (autonomie, soutien, clarté)
  • Une intensification des sollicitations numériques

De plus, la littérature sur le technostress met en évidence des phénomènes tels que la surcharge informationnelle, la complexité des outils, les interruptions fréquentes et l’intrusion du travail dans la vie personnelle (Tarafdar et al., 2019; Rohwer et al., 2022).

Quatre piliers pour soutenir la santé psychologique à l’ère de l’IA

Afin de favoriser des milieux de travail sains dans un contexte de transformation numérique, certaines conditions apparaissent particulièrement structurantes.

  1. Préserver l’autonomie décisionnelle

    L’autonomie constitue un facteur de protection reconnu en santé psychologique. Elle permet aux personnes salariées d’exercer un contrôle sur leur travail et leurs décisions.

    Dans les environnements où l’IA génère des recommandations ou automatise certaines analyses, le maintien d’une supervision humaine demeure essentiel. Les recherches sur la collaboration humain–IA montrent que les systèmes sont généralement plus efficaces lorsque les personnes restent impliquées dans les processus décisionnels (Jarrahi, 2018).

    Pour les équipes RH, cela implique de porter une attention particulière au design du travail afin d’éviter une standardisation excessive ou une perte de pouvoir d’agir.

  2. Maintenir une charge de travail soutenable

    Les technologies numériques peuvent accélérer le rythme du travail et augmenter le volume d’information à traiter. Si elles permettent de gagner en efficacité, elles peuvent également entraîner une intensification du travail.

    La surcharge informationnelle et les interruptions fréquentes sont associées à une augmentation de la fatigue cognitive et à une diminution de la concentration (Ayyagari et al., 2011). Dans les environnements numériques, les employé.es sont souvent exposé.es à des sollicitations multiples et simultanées.

    Les organisations peuvent agir en évaluant l’impact réel des outils sur la charge de travail, en soutenant la priorisation et en limitant la multiplication des canaux de communication.

  3. Protéger la récupération et la déconnexion

    Dans un environnement connecté, les frontières entre travail et repos peuvent devenir plus floues. Les outils numériques favorisent une disponibilité accrue, parfois implicite.

    Or, la récupération joue un rôle essentiel dans la prévention de la fatigue et de l’épuisement professionnel (Sonnentag & Fritz, 2015). L’absence de périodes de déconnexion peut affecter la santé psychologique à moyen et long terme.

    Les organisations peuvent soutenir ce pilier en clarifiant les attentes de disponibilité, en encadrant les pratiques numériques et en favorisant des normes organisationnelles propices à la déconnexion.

  4. Renforcer le soutien organisationnel

    Le soutien des gestionnaires et des équipes demeure un facteur clé dans les environnements de travail, y compris dans les contextes technologiques. Il contribue à l’adaptation aux changements, à la gestion des exigences et à l’apprentissage des nouveaux outils.

    La recherche montre que la qualité du leadership et la présence d’un climat de sécurité psychologique facilitent l’appropriation des technologies et atténuent les effets du technostress (Parker & Grote, 2022).

    Les fonctions RH peuvent jouer un rôle structurant en accompagnant les gestionnaires, en développant leurs compétences et en soutenant des pratiques de gestion favorables à la santé psychologique.

Le rôle clé des fonctions RH et des gestionnaires

Face à cette transformation, les fonctions RH et les gestionnaires occupent une position stratégique. Leur rôle ne consiste pas uniquement à déployer des outils, mais à encadrer leurs effets sur le travail réel.

Trois réflexes deviennent essentiels :

  • Clarifier ce que l’outil remplace réellement
  • Ajuster les attentes organisationnelles
  • Outiller les gestionnaires

Sans ces ajustements, les gains technologiques risquent de se transformer en pression supplémentaire. La manière dont l’IA est intégrée dans les organisations demeure déterminante pour en orienter les effets sur la santé psychologique et la performance durable.

Références

Ayyagari, R., Grover, V., & Purvis, R. (2011). Technostress: Technological antecedents and implications. MIS Quarterly.

Jarrahi, M. H. (2018). Artificial intelligence and the future of work. Business Horizons.

Parker, S. K., & Grote, G. (2022). Automation, algorithms and beyond: Why work design matters more than ever. Applied Psychology.

Rohwer, E., et al. (2022). Preventing and coping with technostress. IJERPH.

Sonnentag, S., & Fritz, C. (2015). Recovery from job stress. Annual Review of Organizational Psychology.

Tarafdar, M., Cooper, C., & Stich, J.-F. (2019). The technostress trifecta. Information Systems Journal.

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